
La coupe est pleine • 2025 • Photographie numérique
DÉCOR
A l'intérieur du décor, tout est tranquille : la tapisserie damassée cramoisi, les deux fauteuils de velours rouge Louis XV, le petit bureau d'acajou et sa lampe Empire dans un coin, la commode imposante surmontée d'un luxuriant bouquet de Lys, arômes, orchidées et digitales. Au mur, la reproduction d'une scène de bataille épique. Un imposant sofa structure l'ensemble, trônant lourdement au centre de la pièce. Il n'y a pas de fenêtre. Rien ne bouge.
Les acteur•ices ne sont pas encore des personnages. Iels s'apprêtent dans leurs loges, répètent leurs textes et s'éloignent doucement du monde réel pour retourner comme chaque jour à Genoa City, Wisconsin, loin de la chaleur écrasante de Los Angeles.
Le décor attend d'accueillir les nouvelles intrigues qui se nouent et se dénouent entre ses trois murs depuis quarante ans, depuis la nuit des temps.
Chaque jour, il est envahi de grandes émotions, d'étreintes enflammées et de plans de trahison qui s'ourdissent la rancœur au ventre. Cependant, il est traité avec tendresse et respect. Ashley caresse doucement le dossier d'une chaise, Jack laisse courir ses doigts sur les carafes de cristal au premier plan, la robe de soie verte de Phyllis frôle la lisière du guéridon. Tous•tes piétinent doucement le tapis persan sans jamais bousculer aucun meuble et malgré l'étroitesse du plateau.
A la fin d'une journée de tournage, le décor n'intéresse plus personne. Il est un encombrant obstacle aux passages des technicien •nes. Il est ce vieil oncle qu'on ne sait pas où placer aux repas de famille et que de plus en plus on fait semblant d'avoir oublié d'inviter.
Un jour il le sait, il sera remplacé. C'est arrivé il y a deux ans au salon des Newmann. Un incendie criminel et hop, changement de décor.
Alors, quand les scènes tournées chez les Abott commenceront à se faire rares, que Diane Jenkins évoquera l'air de rien un rafraîchissement des couleurs, quand Jack préfèrera séjourner à l'Athletic Club, alors seulement, il faudra s'attendre au pire. Préparer son deuil comme quand Catherine Chancelor/Jeanne Cooper est morte. On lui invente d'abord un tour du monde pour se faire à son absence, et puis la terrible nouvelle tombe. C'est la fin.
Mais pour l'instant, rien ne bouge.
Pour l'instant rien ne bouge...

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